Le premier récit était bison

Avant les mots, il y eut un animal. Et avant l’histoire, il y eut son ombre. Sur les parois d’une caverne.


Un bison, massif, soufflé dans la pénombre avec cette exactitude tremblée qui n’appartient qu’aux commencements. On le voit encore dans les grottes comme Lascaux, Altamira, Chauvet. Dans cette dernière, certaines fresques animales ont presque 36 000 ans. Des bisons, oui. Mais aussi des lions des cavernes, des rhinocéros, des chevaux en troupeaux convulsifs. Le bison, pourtant, revient toujours. Comme un refrain.

Walter Benjamin, philosophe allemand, aurait parlé d’aura : cette présence unique qui persiste même quand le monde change de visage. Dans la grotte, l’aura, c’est une bête. Et c’est elle qui raconte. Les préhistoriques n’ont pas dessiné pour passer le temps. Germaine Tillion, ethnologue française, l’avait déjà conceptualisé : la grotte n’est pas un salon. Et pour Jean Clottes « l’art pariétal n’a jamais été un art de décoration domestique » ! La grotte est donc un monde chamanique, d’images faites pour ouvrir des passages, traverser la paroi, converser avec l’invisible. Ce qui compte, c’est ceci : les hommes n’ont pas peint pour figurer mais pour signifier. Ils ont inscrit un récit, le tout premier, celui qui n’avait pas encore besoin de phrases pour exister. Un récit fait de contours, de vibrations, de gestes qui cherchent à saisir l’impossible : dire le monde avec un trait.

Le bison sur la paroi n’est pas un dessin, c’est une phrase. Une phrase sans alphabet, sans grammaire. L’humain préhistorique n’écrit pas : il raconte. Il raconte la bête qu’il admire ou qu’il craint, l’immense voisinage du vivant.

Ce bison-là, c’est notre ancêtre narratif. Notre premier personnage. Notre première fiction — ou plutôt, ce qui précède la fiction : le besoin de relier les choses, de comprendre, d’ordonner l’invisible et le chaos. La main tremble, le charbon frotte, la paroi respire. On souffle de l’ocre dans des os creux. On suit les bosses de la roche comme on suit un relief intérieur. Et voilà que le monde devient lisible. Une lecture sans lettres, mais pas sans sens.

Aujourd’hui encore, dans le cabinet vétérinaire, le récit continue. Les animaux ne parlent pas, mais ils narrent. Ils murmurent une histoire de présence, de dépendance, de confiance — cette fable millénaire où l’humain prête ses mots à l’animal et l’animal ses silences à l’humain. Et nous, modernes, stéthoscope au cou ou carnet en main, nous poursuivons la vieille conversation commencée dans la nuit de la grotte. Nous habitons toujours ce besoin d’interpréter l’animal. De lire dans son souffle, son œil, sa posture. De comprendre sans langage, de traduire l’indicible.

Car le premier récit était bison. Et depuis trente millénaires, il n’a jamais cessé.

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